Un je ne sais quoi qui charme

Publié le par gribouille

La musique me parvient, encore assourdie. Je me sens légère. Serait-ce Mi dolor qui m'appelle? Un appât ? Les chocs de la ville, ses bruits et coups, s'étiolent au contact des quelques notes qui traversent l'espace, comme des traits crayonnés, un peu secs et tranchants, pourraient s'estomper sous la gomme.

Marchant, mon esprit vagabonde. Je voudrais pouvoir dire ce qui l'anime et l'éclaire. Mais quelque chose sonne faux. Ce n'est pas la musique, c'est certain. Emplissant l'espace des danseurs, elle déborde un peu sur la chaussée, tel un bouclier invisible qui protège de l'extérieur le petit monde du tango : un monde dans le monde, une espèce de huis clos où chacun connait tout le monde, ne serait-ce que de vu, ou par les commérages....

Quelque chose sonne faux, oui. Ce doit être mes mots, ma tentative pour rendre compte. Je peine à saisir cet instant, où rien encore ne se dessine avec clarté. Juste une esquisse. Mais de quoi ? Ce serait plus simple si je parlais de l'abrazo, où les corps savent en dire long, eux, et le plus simplement du monde. Indifférent ou ému, plein d'ennui ou de gaieté, rigide ou abandonné, le corps ne peut mentir.

Alors faut-il parler du tango ? Comment ?

Je me tiens sur le seuil. Libertango. Je voudrais bien entrer dans le vif du sujet, foncer tête baissée dans l'arène, ajuster les phrases comme des banderilles et pouvoir viser juste , agiter la muleta pour faire venir à moi le bon mot. Mais je hais la corrida, tout autant les discours, pleins de métaphores, qui dissertent sur l'esthétique de la chose. Un tango si beau que le corps d'un taureau . Fadasserie. Tais-toi donc mauvais chanteur. Va.

J'entends, filtrée par les fenêtres entrouvertes, le bruit sourd des pas sur le plancher. La musique est joyeuse. Il y a du bonheur ici. Canaro. Je fais durer. Je n'entre pas. La magie est ici, sur le seuil, dans cet entre-deux où tout peut encore se rêver, où n'importe quoi peut advenir. C'est à portée de main. C'est peut-être. C'est possible. Entre donc.

Non, pas encore.

Tant que je ne suis pas entrée, le monde reste en suspens, et avec lui, ses deceptions, sa confondante banalité, la lourdeur des corps et des conversations, les connexions qui ne se font pas, ou avec difficulté. Mais, avec lui, aussi, la magie d'un abrazo illuminée d'une musique familière et aimée, la poésie d'une rencontre, toute simple et sans fioritures, et pourquoi pas ? rêves de tout danseur : l'entente parfaite, l'harmonie des pas et du souffle. Tout est là, enveloppé dans la musique, prêt à se réaliser, - ou non.

Alors ? on y va ou non ?

Légère et d'humeur badine, je vais, délestée de mots superflus, dépouillée de mes vaines attentes ; je laisse la musique s'emparer de moi et, plus légère encore - j'entre.

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Si j'étais un homme..... 06/08/2015 20:43

Je crois que l'on danse un peu comme on pense....ou comme on écrit....
Si j'étais un homme, après t'avoir lu, et sans te connaître, je t'inviterai tout de suite à danser, et à n'en pas douter, je serai sous le charme.....
Cloclo

gribouille 11/08/2015 14:44

Si j'ai l'esprit lourd et épais, ma danse sera-t-elle pesante ?... l'esprit fin et léger, ma danse sera-t-elle spirituelle ?
Et la musique n'a-t-elle pas capacité à transfigurer ?
voilà de quoi débattre, ou mieux : de quoi expérimenter sur le terrain...