Ruses

Publié le par gribouille

Si les hommes peuvent inviter qui ils veulent d'un seul battement de paupières, les femmes, en cas d'importun, peuvent se dérober à l'invitation en détournant simplement le regard ou en baissant la tête s'assurant du même coup du bel alignement de leurs dix orteils. Mais, quand, malgré cela, le danseur s'approche dangereusement, regard et sourire fixes, sans doute convaincu que nous sommes myopes (et là, je dois bien avouer que c'est souvent le cas et qu'effectivement un cabeceo trop éloigné de sa cible a peu de chance de l'atteindre), peut-être timides, ou carrément trop sottes pour comprendre toute la finesse d'un cabeceo bien maitrisé, nous pouvons avoir recours à quelques ruses bien innocentes. Nous nous levons d'un coup et nous éloignons, feignant d'avoir aperçu une connaissance à l'autre bout de la salle, ou même, plus risqué, d'avoir été invitée. Dans d'autres cas, on va sortir son portable et mimer une conversation passionnante avec météofrance. Au pire, on prétextera une fièvre à 40 degré et l'envie irrépressible de vomir, un herpès virulent et tenace, l'arrivée inopinée d'un mari jaloux et bodybuilder, quoi d'autre ? dans les cas les plus extrêmes, un tsunami annoncé par le site météorologique que nous consultions justement quelque temps auparavant.

On me dira qu'un simple "non merci" a l'avantage d'être direct et franc. C'est vrai, mais c'est moins drôle. Et pas toujours efficace.

Sans que je ne l'aie vu venir, le voilà assis à coté de moi : "c'est une milonga, viens, on va danser ". Je refuse gentiment : je m'en vais. Il insiste : mais avant de partir, viens donc danser. J'insiste également : non non je ne veux plus danser. Ah le beau mensonge quand il n'y a quasiment personne et que j'ai si peu dansé ! Bien sur il sait que c'est un mensonge, je sais qu'il sait, ça m'embête de lui refuser ainsi mais nous avons déjà fait une tenda ensemble et c'est au-dessus de mes forces d'en faire une seconde : je préfère ne pas danser que mal danser ; il joue sur la corde sensible, fait son calimero : Je suis timide, je n'ose pas inviter des femmes que je ne connais pas. Lui aussi, il ruse, ah le fourbe. Non, vraiment, j'ai plus envie. Le sketch dure bien quelques minutes, viens, non merci, viens, vraiment non, viens, non et non, viens, mais merde non ! ....

Il finit par s'éloigner à contre coeur. Le mien aussi est bouleversé : alors donc cet homme qui danse depuis des années n'a pas un(e) ami(e) pour lui dire qu'il danse mal ?

Je le regarde louvoyer entre les tables à chercher une âme tendre, une main secourable.

Et puis, un autre danseur vient m'inviter ; instantanément j'oublie mon malheureux solliciteur. C'est sur la piste que, accrochant son regard par hasard , je me rends compte que je viens de commettre une indélicatesse. Il se tient droit et immobile, perdu au milieu des tables, comme égaré dans sa solitude de mauvais danseur. Je ne le distingue pas bien, mais je sens me parvenir, flottant dans l'air, chargé d'une tristesse diffuse teintée de résignation, un reproche bien audible.

Le monde du tango est parfois cruel, chacun sans doute a pu en faire l'expérience. Moi comme tout autre.

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SuperNem 02/11/2015 19:11

C'est quoi le numéro de météo France ??

gribouille 03/11/2015 08:14

:) Il est vrai que les hommes peuvent être également invités. C'est moins courant tout de même alors .... débrouillez vous ! :)

Claudine 19/10/2015 14:33

La danse (le Tango surtout) n'est pas le meilleur terrain pour exercer notre "charité". Pas de pitié, ou presque pour ceux ou celles qui ne remplissent pas les critères...J'avoue avoir usé quelquefois d'un "j'ai mal aux pieds" pour refuser une invitation, ou supporter patiemment une tenda qui me paraissait interminable. Mais après tout, c'est plutôt une saine attitude, car nous recherchons le plaisir avant tout de danser, comme dans la vie ; si ce n'est le but, c'est le balisage d'un chemin qui nous rapproche de notre idéal.....en somme une fidélité à nous mêmes !

gribouille 20/10/2015 08:39

hier soir, après avoir refusé deux fois à un vieux monsieur avec lequel j'avais déjà dansé et voyant qu'il avait du mal à trouver une danseuse, mue par un mouvement de sympathie, je suis allée l'inviter. Curieusement, le DJ a, à ce moment là, choisi les musiques les plus longues du répertoire. Un fait exprès ! Arrivée à la 4ème danse, je me suis maudite d'avoir suivi mon impulsion. Un "c'est interminable" m'a même échappé. J'ai repensé alors à ton commentaire si juste et me suis demandée si j'avais été fidèle à moi même. J'imagine que la réponse est "non" puisqu'il y a peu de chance que je renouvelle l'expérience. "le plaisir avant tout", oui, ça peut définir une ligne de conduite.