Théâtre d'ombres

Publié le par gribouille

 

La réalité est ténue parfois. Quelques pas de danse et tu t'extrais du monde, te retires en ton espace intérieur. Jamais bien longtemps, car  la réalité est tétue aussi, pugnace malgré tout, et ne se laisse pas si facilement évincée : son territoire c'est celui des regards qui pèsent et jaugent, là sur leur chaise ils TE regardent justement, évaluent la qualité de ta danse, forcément à ce moment là  pitoyable, tu rates un pas, te reprends, espérant que ton danseur va vite s'éloigner de ce coin à regards, mais tu tombes de charybde en scylla, un autre angle, un danseur que t'as repéré, t'aimerais bien qu'il vienne t'inviter, mais là, c'est l'horreur, ton danseur est si maladroit que tu ne sais déjà plus danser, c'est mort, plus personne ne viendra t'inviter, tout le monde croit que tu es nulle, à cause de cet imbécile, qui te dirige avec une massue, on lui a dit un jour, la femme se dirige à la force du poignet, de la poigne mon fils, de la poigne ! il te tord le poignet, tu te tords les pieds, c'est du tordu tout le long, tu ne sais plus faire un seul pas de droit, ta scoliose s'est accentuée, t'as le squelette qui s'entrechoque, crac, c'est la débandade, craquement et grincement,  la réalité est là, puissante, magistrale, percutante, elle te hurle à la face que le monde c'est ça, du grotesque, merde, il faut que ça s'arrête, mais non, tu as mal compté, il reste un tango, un bien lent, celui que tu rêverais de faire dans les bras d'un homme désiré, fantasmatiquement désiré, juste le désir d'une danse lascive, pleine de sous-entendus,  qu'il te fasse l'amour là devant tout le monde, des ganchos pleins de sensualité, où tu n'en finis pas d'enrouler ta jambe dans la sienne, longuement, pour revenir le souffle court te poser sur ton torse, légère, un frolement, une caresse, mais là tu frappes fort, il en veut lui du gancho, tiens, prends ça, t'as failli lui briser une burne, mais c'est lui qui te les brise, tu le hais maintenant, tiens un autre gancho, bien sec, bien énervé, il t'épie du coin de l'œil, allez un coup de poignet pour te rappeler à l'ordre, t'éloigne un peu de lui, ouf, tu respires, te regarde avec désapprobation, elle me fait quoi celle-là, ça y est, t'as gagné, la fin de la tenda, tu vas pouvoir retourner sur une chaise espérer être invitée par un bon danseur, celui qui vient d'arriver dans la milonga, et qui n'a pas vu combien tu dansais mal, pour peut-être, magie du tango, magie de la danse, t'extraire un peu de la réalité, t'emparer de nouveau de ton théâtre intérieur, où princesse d'un soir tu survoles ce monde  terre à terre et vulgaire  que la beauté fuit, la réalité ne gagne pas tous les combats, non, tu as, tanguera, tanguero, les armes pour lui résister. Résistons.

 

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Claudine 21/02/2017 15:30

On pourrait imaginer que ton article pourrait être un scenario une petite pièce de theatre qui serait jouee.....C'est très visuel ce que tu as écrit 'on peut le mettre en images Chiche qu'on demande à J.M notre J.M de filmer.....! J'ai ri aussi. En plus c'est tout à fait ça ! On s'identifie bien ! Le Tango est une scène de théâtre, chacun joue un role celui de la seduction' du Don Juan ou de la femme fatale....puis retourne à son quotidien Oui il y a de bien mauvais danseurs ceux avec lesquels une tenda vous paraît interminable et ceux avec lesquels on voudrait que jamais elle ne finisse.

Alain 19/02/2017 18:59

En voici dit, en quatre phrases !
je te souhaite de rencontrer un "bon danseur".